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Week-end d’un indécis
Alain s’avance vers le bel immeuble bourgeois, faisant sauter les clefs de sa voiture dans une main. De l’autre main il enserre une bouteille de vin. On est en janvier, il gèle un peu. Heureux, il s’arrête pour regarder les fenêtres illuminées autour du square, savourant cette impression de tous ces gens vivant au chaud à leur abri, sans doute prêts à s’attabler ou à regarder le journal de vingt heures, alors que dehors le silence et le froid se sont emparés du monde. L’appartement de Diane est en haut, elle lui en a indiqué l’emplacement un jour qu’il la reconduisait, et il en voit le lustre de cristal au plafond à moulures, ainsi que quelques plantes sur l’appui de fenêtre. Dans le hall d’entrée, il vérifie son aspect devant le grand miroir et sonne. Le son de l’ouvre-porte retentit presque aussitôt. Alors qu’il attend l’ascenseur, un petit rire satisfait le secoue. Il a juste eu le temps de rentrer et se changer en partant de chez Silvana, qui s’est montrée déçue qu’ils ne passent pas la soirée ensemble après cet après-midi sensuel et tendre. Mais il veut se donner le temps d’être certain, et a trouvé une excuse, lui promettant de l’appeler demain dimanche s’il n’est pas retenu par sa famille. La famille, quelle excuse respectable ! Le tintement distingué de l’ascenseur se fait entendre, il en ouvre la belle porte de laiton, s’engouffre dans le petit habitacle empli de miroirs et de tapis plain bleu roi. Sur le seuil, Diane l’attend, avec Kiddy, un « zieneke » noir et blanc à la queue en trompette assez réservé. De la porte ouverte on entend le son de la musique.
Il y fait chaud, et une odeur de porcini assaille ses narines. Elle le libère de la bouteille de pinotage du Cap, lui demande d’accrocher son manteau dans le placard, et de lui donner une minute. Du salon il l’entend parler à Kiddy, rire et plaisanter, lui expliquer ce qu’elle fait : voilà Kiddy-Kiddy, je suis presque prête, verres, glace, olives, chips… qu’est-ce que j’ai bien pu oublier ? Ah oui, peut-être des cubes de gruyère, qu’en penses-tu ? Et oui, bien sûr, une kriek Lambic, hein ! Viens, Kiddy-Kiddy, au salon, viens ! Alain se sent bien. Il la connaît depuis un mois à peine, et c’est la première fois qu’il est invité chez elle. Elle semble avoir pris la chose au sérieux, a cuisiné elle-même, probablement passé l’aspirateur et pris les poussières, et si elle est en jeans tout simplement, elle les porte avec un pull de soie très élégant. Peu de bijoux, mais de bon goût, et ses cheveux courts et châtains ont un pli recherché. Elle l’observe aussi du coin de l’œil. Il est flatté car elle a pensé à la kriek Lambic, qu’il a déjà commandée en sa présence au Roi d’Espagne et une autre fois près du rond point Shuman. Ils prennent l’apéritif. Leur approche est classique. Chacun observe l’autre, pose des questions semblant anodines mais essentielles. Celles sur les vacances passées permettent de déceler si on y est allé seul ou accompagné, si on a d’autres projets. Celles sur le travail aident à comprendre s’il y a un ou une collègue représentant un danger potentiel. Ce qu’on apprend sur la famille mènera peut-être à une invitation à la rencontrer à quelque occasion proche… Ils passent au repas, des pâtes fraîches aux champignons porcins et crème, généreusement parsemées de parmiggiano reggiano, puis un carré de biche aux airelles et polenta truffée. Alain apprécie, car elle ne se vante pas de ses prouesses, et accueille ses compliments presque avec indifférence. Il en déduit donc qu’elle est bonne cuisinière de nature. Elle le félicite sur le choix du vin, elle ne connaissait pas les pinotages, et en aime le goût prononcé. De la musique religieuse juive séfarade du Moyen-Age espagnol, lui a-t-elle expliqué, a succédé à Theodorakis, et Alain n’est pas enthousiaste de ses choix, trop particuliers pour lui. Mais il ne peut pas dire que ce soit désagréable non plus, il pourrait sans nul doute l’amener à écouter tout ça quand elle est seule. C’est comme pour son chien… peut-être pourrait-elle le donner à une amie ou dans sa famille plus tard. Ils descendent promener Kiddy dans le square, et il lui fait part de ses pensées à la vue de toutes les fenêtres allumées, derrière lesquelles parfois on voit passer des silhouettes, ou la forme d’un chat sur l’appui de fenêtre. Il fait froid et elle supplie Kiddy de se dépêcher, mais le chien profite de sa sortie et de tous les fumets qu’il y trouve, prenant son temps. De la buée sort des bouches de Diane et Alain, pâle et aérienne dans la nuit. Ils trépignent des pieds pour se les garder chauds. Enfin, Kiddy est prêt pour rentrer. Ils s’échangent un regard heureux dans l’ascenseur. Un cognac pour se donner le temps, pour faire la transition. Et cette fois, de la harpe, gaie et aquatique. Ils parlent avec moins de contrainte et de contrôle, rient, se séduisent du corps et des yeux. Elle a enlevé ses chaussures et replié les jambes sous elle sur le sofa, un coussin sur les cuisses. Ses joues sont avivées. Il se lève de son fauteuil et vient s’asseoir près d’elle, lui prend la main, se penche et l’embrasse. La regarde. Ils sourient, acceptent. Il l’embrasse à nouveau, elle soupire, s’installe mieux, pose une jambe au sol, rit parce qu’elle a perdu son équilibre le temps d’un instant. Ils se lèvent et vont vers sa chambre, suivis par la harpe et un soupir de contentement de Kiddy, qui s’installe sur le sofa enfin déserté. *** Le matin, elle enfile en vitesse son jeans et son manteau par-dessus son pyjama, et supplie Kiddy de faire aussi vite qu’il le peut. Dehors il neige. Des flocons qui volètent et collent. Elle regarde sa fenêtre en haut avec plaisir, oui c’est bon de le savoir encore endormi dans la chaleur de son appartement. De retour, elle s’enfile entre les draps, frissonnante, se retenant de rire tant elle est contente. Une heure plus tard, ils ont refait l’amour avec gaieté, sans la voracité de la nuit. Ils plaisantent, se chatouillent, jouent avec les oreillers. Elle se lève et prépare du café, des toasts. Ils petit-déjeunent au lit, se racontant tous les souvenirs amusants qui leur viennent en tête, nourrissant leur bonheur. Elle lui demande ce qu’il aimerait faire, on est dimanche, ils ont toute la journée… Elle le sent se rétracter. Non, dit-il, il doit passer voir ses parents en début d’après-midi, c’était prévu. Il a passé avec elle des moments magnifiques, s’empresse-t-il de préciser en la voyant plus silencieuse soudain. Elle l’observe avec une autre intensité, une nouvelle écoute. Il lui caresse l’épaule, lui sourit, elle ne doit pas s’en faire, il veut la revoir, on n’en restera pas là. Mais elle ne perd pas son expression attentive, bien qu’un sourire ait traversé son visage. Mais il doit bien le qualifier de « sourire poli » Elle se lève, s’excuse : elle va se rafraîchir un peu à la salle de bain. Il entend couler l’eau de la douche, et laisse vagabonder ses pensées. Il pourrait téléphoner à Silvana vers 17 heures. Et reprendre contact avec Diane mercredi ou jeudi, par exemple. La revoir le dimanche, et Silvana le samedi. Elles sont « pincées » toutes les deux, il arrivera bien à les faire patienter. Jusqu’à quand… ? Il ne sait pas trop, peut-être les choses seront-elles claires tôt ou tard, une des deux montrera des traits de caractère qui le rendront content d’avoir été prudent, ou bien il s’attachera à l’une tellement fort que ça justifiera de faire mal à l’autre. Après tout, le mariage, c’est pour la vie ! Elle ressort de la salle de bain habillée et maquillée, apparemment plus détendue, et lui dit gaiement qu’elle ira au bois avec Kiddy, et puis sans doute avec une amie au cinéma. Elle lui sourit et dit qu’elle aussi elle a eu une soirée délicieuse. Puis elle redevient sérieuse, hésite, et enfin se lance :
Elle ne l’a pas quitté des yeux, bravement. Il a d’abord eu l’impulsion de mentir. Pourquoi tout gâcher ? Mais il a peur de sa détermination à elle. Puis il se dit qu’elle est assez mordue, au fond, et qu’il y a de bonnes chances pour qu’elle se montre bonne joueuse. Après tout, ce n’est pas pour une nuit d’amour qu’ils sont indissociables ! Il se décide donc à lui dire la vérité, considérant que ce sera encore plus commode par la suite, une des deux saura, il ne devra mentir qu’à l’autre. Il lui explique qu’il a connu Silvana à peu près en même temps qu’elle, et qu’ils en sont au même stade. Qu’il est aussi attiré par l’une que par l’autre, et veut juste le temps d’être sûr avant de faire son choix. Qu’il préfère, tout compte fait, avoir dû le lui dire car il n’aimerait pas lui mentir. En lui-même il se dit qu’il n’est pas mauvais, puisqu’elle sait, qu’il lui fasse penser que son inclination va vers elle et qu’il préfère être honnête avec elle. ******** Diane n’a pas bougé. Elle est choquée, mais pas assommée. Appuyée sur le chambranle de la porte, elle a les bras croisés, baisse la tête vers ses pieds nus contre le parquet, se met à rire avec ironie sur elle-même.
Elle se redresse, croise ses yeux, et il ne sait comment réagir. Elle rit plus gaiement, et dit :
Elle ne semble même pas fâchée, ce qui déroute Alain. Fâchée ou en pleurs, il pourrait la consoler, lui promettre ce qu’elle voudrait, peu importe, mais être encore dans sa vie, avoir un futur possible avec elle. Elle lui plaît… Mais elle est juste irritée, déçue, abasourdie, et il n’a aucune prise. Il fait une tentative malgré tout :
Elle a une expression à la fois amusée et stupéfaite. Fait mine de vouloir lui répondre, sans impatience, et puis se reprend :
Alain est maintenant vexé. Il en a assez de ces filles qui essayent de le mettre en accusation alors qu’il est, finalement, plus franc que pas mal de ses amis ou collègues. Il se lève et s’habille rapidement, un peu nostalgique soudain en retrouvant sa cravate au sol : il se souvient l’avoir fait tournoyer la veille pour l’y jeter, dans un rire étouffé et complice. Il se sent observé avec une impatience hostile et déteste ça. Il lui tourne le dos, cherche à se donner une contenance en tapotant sur ses poches pour vérifier la présence de son portefeuille. Il toussote, fait mine de chercher ce qu’il aurait pu oublier, passe devant elle, toujours appuyée contre la porte, prend son manteau, contrôle qu’il a bien ses clefs de voiture et son GSM. Se baisse vers Kiddy, comme pour chercher un allié, le caresse et ne rencontre que l’indifférence, et sort. Connasse, va ! se console-t-il. Une fois dans l’ascenseur, il forme le numéro de Silvana.
Ou peut-être…
***
Elle ne l’a pas quitté des yeux, bravement. Il a d’abord eu l’impulsion de mentir. Pourquoi tout gâcher ? Mais il a peur de sa détermination à elle. Puis il se dit qu’elle est assez mordue, au fond, et qu’il y a de bonnes chances pour qu’elle se montre bonne joueuse. Après tout, ce n’est pas pour une nuit d’amour qu’ils sont indissociables ! Il se décide donc à lui dire la vérité, considérant que ce sera encore plus commode par la suite, une des deux saura, il ne devra mentir qu’à l’autre. Il lui explique qu’il a connu Silvana à peu près en même temps qu’elle, et qu’ils en sont au même stade. Qu’il est aussi attiré par l’une que par l’autre, et veut juste le temps d’être sûr avant de faire son choix. Qu’il préfère, tout compte fait, avoir dû le lui dire car il n’aimerait pas lui mentir. En lui-même il se dit qu’il n’est pas mauvais, puisqu’elle sait, qu’il lui fasse penser que son inclination va vers elle et qu’il préfère être honnête avec elle. Diane a la bouche ouverte de stupeur. La colère empourpre ses joues et fait luire ses yeux. Elle pose les mains sur les hanches, redresse le buste, passe à l’attaque, élevant la voix.
Alain est dérangé par sa réaction, il s’attendait à plus de maîtrise de soi de la part de cette jeune femme qui jusqu’alors lui avait donné une impression presque parfaite. Puis il décide que c’est peut-être sa façon d’absorber les émotions, et que si elle est aussi secouée, c’est bien qu’elle est déjà « bien prise » Il se montre généreux devant son agression, se lève, murmure allez, allez, lui touche le bras en souriant, mais elle se dégage avec violence en hurlant ne me touche pas ! Il connaît ce message, qui veut dire « ne me touche pas tout de suite, essaye à nouveau dans deux minutes » Sûr de lui, il se met à s’habiller, lentement pour lui laisser comprendre qu’il est sur le point de s’en aller, et que si elle ne trouve pas le moyen de freiner ce qui est en mouvement, elle pourrait bien ne jamais le revoir. Un sourire trahit le souvenir du sort de sa cravate la veille au soir, s’il ne se retenait pas il rirait ouvertement. Il se dirige vers le salon, passant devant elle, sans faire mine de la toucher. Son silence lui confirme qu’elle ne combat plus qu’avec elle-même. Il se met à parler à Kiddy, entre hommes.
Kiddy ne se montre pas très secourable, se contentant d’ouvrir un œil distrait et d’agiter le bout de la queue. Alain ouvre le placard et en sort son manteau, commence à l’enfiler, se tournant vers Diane d’un air nonchalant.
Sans cesser de boutonner son manteau et d’en tapoter les poches à la recherche d’objets imaginaires pour qu’elle voie bien qu’il est vraiment sur le point de partir, il fait mine de consentir à perdre encore une minute de son temps pour elle.
Il se retourne, tendre, affectueux, de la compassion dans le regard. Lui caresse les cheveux ébouriffés, suit la courbe de sa joue, de son cou, qu’il enveloppe de sa main chaude. Elle n’a plus de colère, juste une sorte de bouderie sur les lèvres, une tristesse interrogative sur le front.
Alain se détend, le bonheur déferle en lui en une source chaude. Sa vie est devenue si simple tout à coup. « Mais bien sûr, ma petite chérie, ma cuisinière cinq étoiles, tu te doutes bien que je ne veux pas te faire de peine plus longtemps qu’il ne sera nécessaire ! Soyons heureux et donnons le temps au temps ! »
Ils s’embrassent passionnément. Elle voudrait encore faire l’amour, pour l’éblouir d’une part, et, sournoisement aussi, pour lui enlever toute force de le faire encore s’il va voir l’autre. Mais s’il se montre tenté, flatté, il résiste, disant que ses parents l’attendent car ils reçoivent une cousine. Il sait déjà qu’il est le metteur en scène de leur histoire, il se sent libre et fort. Ils sortent encore tous les deux promener Kiddy dans le square de plus en plus enneigé, plaisantent. S’enlacent sur le seuil en se séparant. Encore un baiser, un long baiser sans fin. Non, lui promet-il, il ne doit pas voir Silvana aujourd’hui. Il doit vraiment aller dans sa famille. Ils pourraient prendre un verre mercredi ou jeudi après le bureau ? Et puis passer le dimanche ensemble? Depuis sa voiture, au premier feu rouge, il appelle Silvana, qu’en dirait-elle s’ils se voyaient ce soir ? Ou encore…
***
Elle ne l’a pas quitté des yeux, bravement. Il a d’abord eu l’impulsion de mentir. Pourquoi tout gâcher ? Mais il a peur de sa détermination à elle. Puis il se dit qu’elle est assez mordue, au fond, et qu’il y a de bonnes chances pour qu’elle se montre bonne joueuse. Après tout, ce n’est pas pour une nuit d’amour qu’ils sont indissociables ! Il se décide donc à lui dire la vérité, considérant que ce sera encore plus commode par la suite, une des deux saura, il ne devra mentir qu’à l’autre. Il lui explique qu’il a connu Silvana à peu près en même temps qu’elle, et qu’ils en sont au même stade. Qu’il est aussi attiré par l’une que par l’autre, et veut juste le temps d’être sûr avant de faire son choix. Qu’il préfère, tout compte fait, avoir dû le lui dire car il n’aimerait pas lui mentir. En lui-même il se dit qu’il n’est pas mauvais, puisqu’elle sait, qu’il lui fasse penser que son inclination va vers elle et qu’il préfère être honnête avec elle. Diane le regarde comme sans comprendre. Pas de réaction immédiate. Juste le silence, comme si elle tentait d’entendre ce que son instinct lui dit. Puis elle trottine jusqu’au salon, où elle empoigne la bouteille de cognac et se sert une large rasade. Le visage fermé elle s’approche de la fenêtre, d’où elle regarde tomber les flocons qui se collent à la vitre. En bas, le square est entièrement blanc, et une voiture patine après s’être arrêtée pour un piéton qui tient un carton de pâtisserie à la main. Dans la chambre, Alain a commencé à s’habiller, pris au dépourvu par ce manque de réaction contre lequel il ne peut agir. Pas moyen de corriger une situation qu’il ne saisit pas. Pourtant, se souvient-il, elle s’est montrée attachée, tendre, désireuse de le connaître. Sensuelle aussi, avec un abandon qui accompagne souvent le désir de se donner. Tout au moins, c’est ainsi qu’il l’a compris. Dérouté, il guette le son d’un sanglot réprimé, ou d’un pleur appelant à l’aide, mais rien. Quand il sort de la chambre, elle est toujours devant la fenêtre, muette, buvant son cognac à petites gorgées. Elle l’entend, le voit qui prend son manteau sans précipitation. Elle se rue sur lui, le verre à la main, l’expression si dure qu’il recule.
Elle s’est arrêtée pour réfléchir à ce qu’il vient de dire, le regard rusé, le verre toujours oscillant entre ses doigts.
Alain est agité et inquiet de ce raisonnement d’avocat. Il sent qu’il est en mauvaise posture, qu’elle ne réagit pas comme il s’y attendait. Il aspire à s’en aller, à se dépêtrer, à finir le dimanche avec Silvana, à laquelle il se promet bien de ne jamais rien dire.
Il marche plus hâtivement vers la sortie, se débat avec la chaîne de sécurité, lance un « merde » sonore et exaspéré en s’y pinçant le doigt, sort et claque la porte, exprimant sa frustration. Diane l’a regardé faire sa lamentable retraite, et s’en est un peu amusée. Elle se penche sur Kiddy, lui secoue les oreilles, s’exclamant :
S’approchant de la fenêtre, elle jubile en voyant qu’Alain est en train d’enlever la neige de sa voiture, et qu’il aura du mal à la déloger à cause des congères. Obéissant à une impulsion, elle enfile rapidement sa veste de mouton retourné et ses bottes puis descend au garage de son immeuble, entre dans sa voiture, et sort juste à temps pour voir celle d’Alain, zigzaguant sous les flocons, qui fait lentement le tour du square. Elle le suit. Les battements de son cœur sont comme un roulement de tambour de guerre. Il lui semble voir qu’il utilise son GSM. Tous les mêmes, dit-elle à haute voix pour elle toute seule. Ils approchent de Montgomery, tournent vers le Val d’Or, ralentissent. Il s’est arrêté devant un building moderne, et y est entré en secouant son col et le devant de son pardessus. Diane n’a pas d’autre choix que d’attendre dans sa voiture, car elle ne pourrait deviner dans quel appartement il se trouve. Silvana est un prénom sans doute italien, mais ce ne sont pas les noms italiens qui manquent! D’autre part, il est presque midi, et il n’était sans doute pas prévu qu’il se rende chez elle puisque s’ils ne s’étaient pas disputés elle et lui, il serait parti de chez elle plus tard. Donc il va sans doute inviter Silvana au restaurant, pour faire le prince charmant et guérir son ego. Diane attend donc, et quarante-cinq minutes plus tard, les voilà qui sortent bras dessus bras dessous. Silvana rit joyeusement. Lui est tendre, se penche sur elle, bien plus petite, la soutient sur la neige du trottoir. Diane jaillit de sa voiture criant « Hé ! Silvana !!! » Tous les deux s’arrêtent, le visage interrogatif pour l’une, abasourdi pour l’autre. « Oui ? » répond la jeune femme sur un ton incertain, pendant que Diane s’approche à grandes enjambées décidées.
Mais l’éclat de rire sincère de Diane déjoue sa tentative. Silvana la regarde et oh horreur, l’écoute alors qu’elle dit :
Silvana pince les lèvres, dit un « merci beaucoup» presque sans voix, et se dirige à petits pas hâtifs vers son immeuble. Diane lance encore un dernier « salaud » avant d’entrer dans sa voiture. Alain, la tête blanchie de flocons, se retrouve avec tout un dimanche à passer en famille.
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